"Leçon d'histoire pour le temps présent", Bloc notes de L'Opinion, 20 octobre 2016

En ces temps de Brexit, il est utile de comprendre quand et comment l’Angleterre a supplanté durablement la France alors qu’elle était la première puissance d’Europe dans les années 1740. L’explication nous est fournie par Edmond Dziembowski qui a publié l’année dernière La guerre de sept ans (1756-1763), aux éditions Perrin, avec le soutien du ministère de la Défense. Et, ce qui ne gâche rien, le livre a obtenu le prix Chateaubriand 2015.

Même si nous savons tous que la France a perdu le Canada en 1763, notre enseignement traditionnel ne s’étend guère sur l’explication de nos défaites, tant elles sont parfois humiliantes et aussi révélatrices de nos carences et de nos défauts nationaux traditionnels.

Il me semble que ce livre peut être grandement utile à l’édification des hommes politiques par la compréhension fine des mécanismes diplomatiques, faisant voir, comme aux échecs, comment celui qui ne sait anticiper plusieurs coups à l’avance se retrouve échec et mat.

C’est Winston Churchill qui a dit que cette guerre était la première guerre mondiale et c’est de 1763, avec le traité de Paris, que date la domination britannique, tandis que la Prusse, qui s’était alliée à la France pour conquérir la Silésie, s’installait ainsi dans le concert des puissances. La guerre se passe à la fois en Europe, en Asie avec l’Inde, en Amérique du Nord et au Canada ; la corrélation des quatre théâtres d’opérations est évidemment importante mais pas immédiatement comprise dans sa globalité.

Les Français ont la monarchie universelle pour ambition afin d’installer leur puissance et leur ordre ; les Anglais concentrent leurs efforts sur l’empire des mers, qui a vocation à développer des implantations coloniales

Conquêtes coloniales. La France comme l’Angleterre se sont lancées dans les conquêtes coloniales, un siècle plus tard que l’Espagne et le Portugal, et elles y ont projeté leur idéal politique. La Nouvelle France est centralisée et c’est le règne de l’absolutisme. L’Amérique anglaise, après Cromwell, connaît la monarchie limitée et des assemblées locales dans chacune de ses colonies.

Mais l’Angleterre a la passion de la liberté et c’est ce qui fait son charme et son utilité en Europe.

Les Français ont la monarchie universelle pour ambition afin d’installer leur puissance et leur ordre ; les Anglais concentrent leurs efforts sur l’empire des mers, qui a vocation à développer des implantations coloniales. Pour l’Angleterre, les colonies doivent permettre le profit, en y favorisant un développement démographique.

En ce domaine, la France a un talent que n’ont pas les Anglais et elle sait nouer des alliances fortes avec les autochtones, mais son peuple émigre peu et n’intègre pas d’autres européens, au contraire des Anglais. Si bien que la démographie nous accable dans un rapport de 1 à 20 en 1763.

Isolement diplomatique. C’est pour avoir les mains libres dans la conquête coloniale que l’Angleterre développe une politique continentale d’isolement diplomatique de la France, en commençant par dissoudre l’alliance franco-prussienne en 1756. Mais c’est ainsi que la guerre devient mondiale.

Car, inévitablement, la France s’allie à l’Autriche, qui ne rêve que de récupérer la Silésie, que la Prusse lui avait arrachée avec le soutien de la France ! Quant à la Prusse, elle va attaquer l’Autriche pour tenter d’annexer la Saxe et la Bohème, ce qui provoque la Russie ! « La Prusse n’est pas un Etat qui possède une armée mais une armée qui occupe un Etat », disait Mirabeau.

Frédéric II de Prusse, qui inaugure la passion des intellectuels français pour les tyrans étrangers, a, en 1752, un jugement sur notre pays qui a d’étranges résonances : « Un Prince faible se persuade qu’il gouverne cette monarchie, tandis que ses ministres partagent son autorité et ne lui laisse qu’un nom stérile. Une maîtresse qui ne travaille qu’à s’enrichir ; des gens d’affaires qui pillent les coffres du Roi, beaucoup de dérangements et de rapines abîment ce gouvernement de dettes. Les affaires se traitent superficiellement dans ce pays, dont le plaisir est le dieu. »

La France a des problèmes financiers et fiscaux pour financer ses guerres coloniales, l’Angleterre a des problèmes de compatibilité entre ses intérêts nationaux et ceux de la dynastie, dont les rois George I et George II sont Electeurs et Princes de Hanovre, au cœur de la complexité germanique.

Trublion de l’Europe. La diplomatie anglaise sait trouver l’alliance avec le trublion de l’Europe qui déstabilise ses adversaires. Cette politique est encore d’actualité.

La France, incapable de résister à Frédéric II, subissant la défaite de Rossbach, fera dire aux Communes à William Pitt : "L’Amérique a été conquise en Allemagne".

Le livre d’Edmond Dziembowski se lit comme un roman d’aventures aux multiples rebondissements, où l’intelligence et le courage français émeuvent en raison des nombreuses occasions perdues. Mais il montre bien les caractéristiques des tempéraments nationaux qui persistent au-delà du temps.

L’histoire n’était pas fatale et les Français ont parfois fait des miracles avec peu de moyens et un peu d’habileté, ou gâché des chances extraordinaires par légèreté. Notre diplomatie fut souvent faible et désinvolte, alors le courage, qui n’a pas manqué à la France, n’a pas suffi.

La guerre d’indépendance américaine, contre l’Angleterre et avec le soutien de la France, s’est voulue aussi comme la revanche de ces événements. Tant en raison de la crise financière qu’elle a aggravée, que par la contamination des sensibilités et des idées, elle est à l’origine de la Révolution française. Cette tragédie française compte encore dans notre perception de la relation avec les Etats-Unis, le Canada et l’Angleterre, avec des nuances différentes pour chacune de ces trois nations.

Au regard de l’Histoire, il me semble que dans la compétition entre les deux pays, l’avantage anglais a été d’avoir connu, plus tôt que la France, un pouvoir royal limité et un débat public et parlementaire vif, ce qui malgré ses turbulences permet plus d’intelligence. Tant il est vrai qu’on est toujours plus intelligent à plusieurs.

Non l’histoire n’est pas une matière morte. Elle vit sous notre actualité.

Patrick Devedjian

 

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