Bloc-notes de L’Opinion, "witter, Facebook, la politique et l’obsession de l’immédiat", 22 février 2017

« Les projets politiques exigent un apprentissage pour comprendre les causes des dysfonctionnements, les solutions qui ont pu déjà être mises en œuvre, les conséquences qui en ont résulté. C’est compliqué, ennuyeux, difficile, long et parfois improductif. »

La communication politique a toujours été un art difficile autant qu’indispensable : comment élire quelqu’un dont on ne connaîtrait ni les idées, ni les valeurs, ni les projets d’actions, ni la personnalité ? Les citoyens sont en droit d’exiger ces informations qui relèvent de la nécessité démocratique.

Les premières époques de la démocratie devaient se contenter de réunions et de manifestations. Le papier, cher, ne permettait pas la diffusion de masse de tracts et de libelles, la presse commençait tout juste à exister et son objectivité était déjà suspecte, l’art oratoire était premier : il fallait entraîner ses amis, ses affidés, ses militants ; déjà l’émotion comptait plus que la seule raison. A défaut de partis politiques, les clubs, les salons, les cafés bouillonnaient pour des milieux restreints mais y propageaient activement les idées et les opinions. Dans les campagnes, majoritaires à l’époque, l’influence des leaders d’opinion naturels qu’étaient les autorités administratives ou sociales, le préfet, le châtelain, le curé, était forte, et grande la peur des « candidats officiels » pour tous les amoureux de la démocratie.

Le XXe siècle a vu à la fois l’arrivée des partis politiques « de masse », organisateurs du débat et des candidatures, et l’emploi massif des outils de communication : tracts, affiches, meetings, radio, télévision. Mais déjà, ces médias semblent s’effacer. Les moins de 40 ans ne regardent plus la grand-messe du 20 heures, les chaînes d’information continue accélèrent le rythme, la presse écrite court après les analyses pertinentes, la vidéo est obligatoire, les « fake news » se mélangent au vrai, l’expert au curieux, le meilleur au pire.

Média personnalisable. Les moyens modernes que sont Internet et les réseaux sociaux changent-ils la communication politique ? Oui, car ils permettent aux citoyens la personnalisation et l’individualisation de la communication : le smartphone s’est substitué à la télévision comme première interface médiatique, un objet individuel unique sur lequel chaque individu passe plus de deux heures par jour en moyenne, un objet qu’on peut dominer et dont on compose intégralement la programmation, le contraire de la télévision qu’on reçoit de manière passive sans autre choix que zapper ou éteindre. Les réseaux sociaux servent à se construire un média personnalisable, c’est moi qui fais le menu de mon journal permanent ! La communication politique n’est plus reçue mais choisie.

Avec Internet, les jeunes générations prennent leur revanche contre une gérontocratie incapable de passer la main et le savoir à ses enfants !

Parallèlement, la tendance forte du monde actuel, c’est l’immédiateté : le tout, tout de suite, ici et maintenant. Or les projets politiques exigent un apprentissage pour comprendre les causes des dysfonctionnements, les solutions qui ont pu déjà être mises en œuvre, les conséquences qui en ont résulté. C’est compliqué, ennuyeux, difficile, long et parfois improductif. Les « élites » politiques si souvent mises en causes et rejetées, ont pourtant l’intérêt d’avoir travaillé, étudié, investi leur temps et leur intelligence : mais elles sont parfois insupportables et arrogantes, elles veulent garder le pouvoir.

Avec Internet, les jeunes générations prennent leur revanche contre une gérontocratie incapable de passer la main et le savoir à ses enfants ! Cependant, la méfiance à l’égard des élites, ne doit pas faire mépriser cette accumulation patiente de connaissances qui crée la civilisation : la lecture individuelle des « grands auteurs », l’étude de l’histoire et de la géographie pour savoir d’où nous venons, l’humilité de l’apprentissage des sciences dans lesquelles c’est l’erreur qui nous fait progresser… Comment réintroduire la patience et le long terme, la mesure et la nuance, la complexité et l’effort ?

Contacts superficiels. Par leur mise en relation rapide, les réseaux sociaux semblent établir des contacts plus directs entre les citoyens et les hommes et femmes politiques, ils permettent une forme de démocratie participative que nous recherchons. Nous avons besoin d’émotion collective, de vibrer ensemble aux matchs, aux JO, aux concerts : Internet nous permet de rencontrer des gens qu’on ne rencontrerait pas autrement et qui ont les mêmes passions que nous. Auparavant, on était prisonnier de sa famille, de ses études, de sa ville, de son secteur professionnel. Internet et les réseaux sociaux transcendent ces barrières, c’est un progrès : on vit une époque mobile. Même si souvent ces contacts restent superficiels et favorisent « l’entre-soi » : sur Facebook on a des « amis », sur Twitter des « followers », on rencontre rarement des gens avec qui on n’a rien en commun.

Même s’il y parvient le temps de la campagne, le président élu ne maîtrise plus sa communication, prisonnière d’institutions largement dépassées sur ce point

Or la communication politique, en démocratie, doit aller vers tous : une voix vaut une autre voix, un citoyen n’importe lequel autre, quels que soient son âge, son intelligence, sa richesse, sa générosité, son influence, son charisme… Les candidats et les élus doivent trouver les moyens de s’adresser à tous, pour faire émerger ce que nous voulons faire ensemble, sinon nous versons dans une forme de communautarisme. Les réseaux sociaux ouvrent-ils davantage les portes ?

Enfin, il est merveilleux de pouvoir tout faire grâce à Internet : acheter, apprendre, postuler pour un emploi, faire des démarches administratives… on gagne du temps, on n’est plus dépendant des heures ouvrables. Mais que devient un monde où les gens ne se parleraient plus, n’auraient plus de rencontres en face-à-face pour comprendre et s’expliquer ? Dès qu’il y a un dysfonctionnement administratif, une souffrance physique, une catastrophe, la réponse est toujours dans la présence physique. La déshumanisation des relations est un risque majeur. La communication politique passe aussi par le face-à-face et la rencontre personnelle.

Comment l’homme (ou la femme) politique peut-il prendre en compte tous ces changements, nouer un lien fort avec le corps électoral, et parvenir à le convaincre du bien-fondé de son projet : mission quasi impossible. Même s’il y parvient le temps de la campagne, le président élu ne maîtrise plus sa communication, prisonnière d’institutions largement dépassées sur ce point. Ce décalage, vécu comme une trahison, est une des sources de la crise politique actuelle.

 

Ajouter un commentaire