Bloc-notes de L’Opinion, "Oui, il y a une culture française", 6 avril 2017

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"L'enjeu culturel est souvent incompris, car la culture est d'abord apprentissage de la liberté, tant parce qu'elle en enseigne le goût que parce qu'elle est indispensable à la création"

Selon Emmanuel Macron, « il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France et elle est diverse ». Et il ajoute plus tard : « La culture française, je ne l’ai jamais vue ». Ces affirmations sont stupéfiantes et lourdes de conséquences. La langue française forgée par des siècles d’histoire n’est-elle pas le premier véhicule de notre culture ? Qu’est-ce que la culture d’une nation ? D’abord un rapport à la langue et à un territoire avec son histoire, son climat, ses habitants illustres, les œuvres d’art qui s’y sont produites. La culture est la porte d’entrée dans la communauté nationale : elle n’exclut personne, il suffit de vouloir. C’est pourquoi dans nos villes, les médiathèques, les conservatoires de musique, les théâtres, les cinémas, les musées sont si importants. La culture n’est pas un tout indifférencié et froid, chacun peut y trouver un élément qui s’adresse à lui personnellement et devient passion en donnant du sens à sa vie.

Identité. Qu’est-ce qui constitue l’identité de la France ? N’est-ce pas d’abord la culture française dont le rayonnement a trouvé son apogée avec le Siècle des Lumières que le monde a admiré ? Plus tard tant d’artistes de toutes origines, de toutes les langues, ont illustré les arts français et leur ont donné un rayonnement international. C’est à d’abord à Paris que l’Espagnol Picasso exprime son génie, et le Roumain Cioran l’écrit de la France et de sa culture : « N’avons-nous pas été nombreux, en provenance d’autres espaces, à l’embrasser comme le seul rêve terrestre de notre désir ? » Poussin, le peintre cérébral, français par excellence, admiré comme tel par Richelieu, était nourri de l’Italie qu’il ne voulait quitter à aucun prix.

"Renan disait d'une nation qu'elle est une âme. Qu'est-ce qu'une âme qui n'a pas de culture propre ?"

Qu’est-ce que le candidat Emmanuel Macron a pu apprendre d’autre dans sa formation et son parcours professionnel pour légitimer sa volonté de servir la France ? Renan disait d’une nation qu’elle est une âme. Qu’est-ce qu’une âme qui n’a pas de culture propre ? Pourquoi ambitionner la plus haute responsabilité du pays et comment le servir si on ne lui trouve pas une identité qu’on aime ? Le général de Gaulle était pétri de l’éloquence latine et il a laissé une œuvre littéraire significative. En outre, c’est lui qui a créé le ministère de la Culture avec André Malraux. Georges Pompidou avait écrit une anthologie de la poésie française, Valéry Giscard d’Estaing aimait Maupassant, François Mitterrand se passionnait pour les mémoires du cardinal de Retz, le roman français et en particulier Jacques Chardonne. Jacques Chirac était habité par la culture chinoise et par les arts premiers, Nicolas Sarkozy, assoiffé de culture, cultive le cinéma et la chanson.

Il n’y a que François Hollande pour se contenter de déclarer qu’il n’avait jamais lu de roman de sa vie ! Emmanuel Macron a voulu corriger récemment, sous la sollicitation bienveillante de Franz-Olivier Giesbert, l’inquiétude qu’il a fait naître en remarquant que notre langue avait reçu « énormément d’affluents et d’influences étrangères ». La belle affaire, la création à partir de rien n’existe pas, et l’excuse est presque pire que la faute.

Multiculturalisme. Ce rejet de la culture française est en fait une adhésion masquée au multiculturalisme. Or le génie de la France est d’avoir su réaliser le métissage des cultures, d’où qu’elles viennent, et d’en avoir élevé le mélange au niveau de l’universel. L’Angleterre a inventé les droits de l’homme avant la France mais ce n’était destiné qu’aux Anglais, et c’est la France qui a donné à ces principes leur dimension universelle, c’est pourquoi le monde entier s’y est rallié. L’Angleterre s’est essayée à pratiquer le multiculturalisme, mais aujourd’hui cette tentative-là conduit au refus de l’étranger, au repli sur soi et à la fracture du Brexit qui menace même l’unité de la Grande Bretagne.

C’est en priorité par la culture et l’éducation, autant que par l’emploi, que s’accomplit l’intégration. Déjà, à Constantinople, ma famille parlait et lisait les écrivains français, ce qui lui faisait aimer et comprendre la France et l’a aidée à devenir française.

"Emmanuel Macron tient là des propos de campagne électorale, vides de sens et destinés au racolage de toutes les minorités. On était rarement allé aussi loin dans le mépris de valeurs fondamentales qui structurent une nation."

Mais nous savons bien qu’Emmanuel Macron tient là des propos de campagne électorale, à l’ancienne, vides de sens et destinés au racolage de toutes les minorités. On était rarement allé aussi loin dans le mépris de valeurs fondamentales qui structurent une nation, pour se cantonner à une méthode de communication qui rassemble tous les lieux communs et déclarer avec un sourire de magazine que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Chacun peut voter pour lui, quelles que soient ses convictions, car de conviction, lui n’en a pas. Il est « plastique » comme on dit aujourd’hui.

Centralisation étatique. Quant au programme, dans le domaine culturel comme dans le reste, il se caractérise d’abord par un nouveau tour de vis de centralisation étatique, au profit d’une monarchie jacobine de plus en plus absolue : à croire que l’élection présidentielle devient le concours ultime du cursus universitaire.

L’enjeu culturel est souvent incompris, car la culture est d’abord apprentissage de la liberté, tant parce qu’elle en enseigne le goût que parce qu’elle est indispensable à la création. Elle s’accommode mal des phénomènes de masse, car elle s’adresse à l’individu pour l’inviter à la méditation, pour éveiller sa sensibilité, lui apprendre à connaître et aimer l’autre, et son rôle social et politique est alors essentiel. La culture étouffe dans les règlements bureaucratiques et dans l’art officiel que tous les Etats veulent promouvoir avec des intentions intéressées. Sans l’exclure, la culture ne doit pas se laisser dominer par le divertissement. Paris reçoit 33 millions de touristes par an, c’est un succès et un péril qui entraîne une véritable transformation de la capitale. Comment rester la nation des artistes, celle de la création, de ceux qui expriment l’avenir avant les autres, par un autre chemin que celui de la seule raison, ce qui est la vocation de l’art ?

 

 

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