Bloc-notes de L’Opinion, Et si la droite égarée lisait Tocqueville ? 27 juin 2018

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Il y a bien longtemps que les partis politiques ont abandonné leur vocation première qui est d’inventer la politique en cherchant à comprendre l’avenir…

La droite républicaine semble aujourd’hui désemparée, non seulement par son échec électoral, mais aussi en raison de la faiblesse de ses propositions qui ne suscitent qu’un faible intérêt ; elle paraît épuisée tandis que son électorat regarde ailleurs. C’est pourtant cette même droite qui a réalisé les grandes modernisations de la société après la Seconde Guerre mondiale : le vote des femmes, la sécurité sociale, la décolonisation, la libéralisation du divorce, le droit à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse, le vote à 18 ans… Elle avait alors une vision de l’avenir de la société. La gauche n’est pas en meilleur état.

Il y a bien longtemps que les partis politiques ont abandonné leur vocation première qui est d’inventer la politique en cherchant à comprendre l’avenir. Ils ont accepté de n’être plus que des écuries présidentielles dont le rôle est d’abord de soutenir une personne assez habile pour se faire élire et à la dévotion de qui ils se livreront pendant toute la durée de son mandat. Le personnel politique joue aux petits chevaux pendant la campagne électorale, attendant sa récompense s’il a joué le bon cheval.

Une fois élu, il n’y a rien d’autre à faire que de soutenir inconditionnellement le vainqueur, s’il est de sa mouvance, et en faisant assaut de courtisanerie, sinon il faut attendre la prochaine partie. La gauche comme la droite sont de ce point de vue logées à la même enseigne et les élus LREM commencent aussi à comprendre que telle est la logique dans laquelle ils sont. Les partis politiques ont ainsi renoncé à la légitimité que la Révolution de 1789 leur avait conférée, et la monarchie est revenue.

La vocation de la droite se fonde sur les valeurs de 1789, « les hommes naissent libres et égaux en droit », contrairement à l’idéologie de la monarchie

Héritière de la Révolution. La droite est loin d’être l’héritière de la monarchie et elle aurait tort de se laisser subjuguer par la trilogie historiquement dépassée de René Rémond. La Révolution a vu le combat des Bleus contre les Blancs et ce sont les Bleus qui ont eu raison. Ensuite les Bleus se sont opposés aux Rouges et c’est ainsi que se sont formées les deux rives d’un grand fleuve qui s’appelle la République. La vocation de la droite se fonde sur les valeurs de 1789, « les hommes naissent libres et égaux en droit », contrairement à l’idéologie de la monarchie.

Alexis de Tocqueville le dit parfaitement, le 12 septembre 1848, à l’Assemblée nationale : « L’ancien régime professait que la sagesse seule est dans l’Etat, que les sujets sont des êtres infirmes et faibles qu’il faut toujours tenir par la main de peur qu’ils ne tombent ou se blessent ; qu’il est bon de gêner, de contrarier, de comprimer sans cesse les libertés individuelles ; qu’il est nécessaire de réglementer l’industrie, d’assurer la bonté des produits, d’empêcher la libre concurrence. L’ancien régime pensait sur ce point, précisément comme les socialistes d’aujourd’hui. Et qu’est ce qui a pensé autrement je vous prie ? La Révolution française ». Il ajoutait : « la Révolution n’a voulu que mettre chaque homme en état de se procurer lui-même le bien-être et l’aisance en détruisant tous les obstacles qui pouvaient l’empêcher de s’élever et en lui procurant toutes les lumières qui pouvaient lui permettre de le faire. »

Dès lors, la feuille de route de la droite est claire. D’abord, elle doit défendre les droits de l’individu, ce qu’en France aucun parti politique ne fait plus, car la classe politique et les médias sont obsédés par les questions de sécurité. Les émotions ont dominé les principes. Depuis 1986, notre parlement a confectionné 22 lois de sécurité : il faut croire que les vingt et une premières étaient mal rédigées ou fort imprévoyantes, en dépit des évolutions technologiques annoncées. La criminalité terroriste n’a hélas pas été réduite pour autant. La peur n’évite pas le danger et c’est bien elle qui est révélée par cette tétanisation. Mais les libertés individuelles ont été réduites, et pas seulement pour les coupables ! Il est presque amusant de constater combien les responsables politiques, lorsqu’ils font l’objet d’enquêtes judiciaires ou administratives, se déclarent stupéfaits de la nature des procédures qu’ils subissent mais qu’ils avaient votées. Restaurer sérieusement la liberté individuelle intéresserait les Français.

Un parti politique qui dirait que les dépenses de structures sont plus dangereuses que les dépenses sociales et énoncerait comment les minimiser serait pris au sérieux

Ensuite, la droite doit promouvoir le libéralisme qui n’est pas plus la loi de la jungle que la sauvagerie du renard dans le poulailler. L’esprit d’entreprise est noble et indispensable à la croissance économique, source du bien-être de tous. Sans prospérité, il n’y a rien à partager. Le rôle de l’Etat n’est pas d’agir sur l’économie mais de contrôler la loyauté de son fonctionnement.

Recentralisation. Depuis 2007, à l’instigation de la haute administration craignant de perdre son prestige et son autorité, un profond mouvement de recentralisation a été engagé. Cette recentralisation fait disparaître les avantages de la démocratie de proximité qui jouait un rôle de contrepoids à l’égard de l’exécutif, que sa trop grande puissance finit par rendre impopulaire et donc fragile. Il y a 500 000 élus locaux en contact constant avec la population qui les apprécie, il ne suffit pas d’avoir plus de préfets que de parlementaires pour que le pays adhère à la politique de l’exécutif. Organiser sérieusement la décentralisation fortifierait l’Etat et ferait beaucoup pour l’écologie : la région parisienne est la plus dense de toute l’Europe, la circulation, les transports, la pollution, provoquent la paralysie, et l’Etat ordonne de densifier davantage ! L’emploi est un privilège de l’Ile-de-France aux dépens du reste du pays.

Au XIXe siècle, le président Monroe proclamait « l’Amérique aux Américains », qui répliquera aujourd’hui à l’Amérique « l’Europe aux Européens » ? Qui ne voit que l’Europe a besoin d’une gouvernance dynamique et d’un élan partagé pour affirmer la durabilité d’un modèle de civilisation, qui est une référence dans le monde entier ? Il est temps d’organiser une Défense européenne pour faire entendre notre voix dans un monde qui s’organise sans nous. Les Français le comprendraient si on leur parlait sérieusement.

L’endettement de la France porte en lui un risque majeur sur notre avenir car les taux d’intérêt remontent et peuvent conduire à notre ruine. Mais une dépense de fonctionnement excessive empêche de réduire cette dette : un parti politique qui dirait que les dépenses de structures sont plus dangereuses que les dépenses sociales et énoncerait comment les minimiser serait pris au sérieux. D’autant plus que nous pourrions ainsi cesser de détenir le record mondial des impôts.

Mais pour s’engager sur ce chemin d’un renouveau, il faut avoir une vision de l’avenir et il faut être moins soucieux de sa personne que de son pays.

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